« Pour moi, le chantier c’est terminé, il doit être remplacé par une chaîne de montage »
Marcel Lods
Le destin des immeubles Lods se scella lors d’un déjeuner organisé dans un grand restaurant parisien en 1960. Autour de la table: Evelyne Riand, Roger Lacharme et Marcel Lods.
Ce dernier, fort de ses recherches en termes de construction industrielle invita les deux autres à financer un prototype d’habitation.
Evelyne Riand, liée à l’architecte puis le mitan des années 40 décide d’associer à cette démarche le groupe Pechiney. Marcel Lods se souviendra de cette rencontre séminale en ces termes:
« Mon argumentation fut la suivante :
- Monsieur, vous fabriquez du verre. Vous disposez d’un important budget de publicité dont il ne m’appartient de savoir s’il est utilement géré. Je vais vous faire une proposition insolite. Consacrez une pare de ce budget à financer la construction d’un prototype. Je vous en amène l’idée mais je conduirai les études, les essais. Par contre, je ne suis pas en état de régler le financement des différents éléments qui devront être fabriqués et éprouvés. Si vous le voulez bien, nous procéderons comme les industriels, c’est-à-dire que nous fabriquerons les éléments, nous les « testerons » ensuite nous verrons comment les assembler. De la sorte, grâce à cela et aux méthodes à grand rendement de l’industrie, nous réduirons les prix et nous construirons plus de bâtiments, donc vous vendrez plus de vitres ! Contrairement ce que j’escomptais, monsieur Lacharme donna immédiatement son accord.
Et nous partîmes tous deux, pour la grande aventure du GEAI. »
À gauche: Henri Beauclair, futur associé de Marcel Lods au sein du groupement GEAI
Deux ans plus tard naîtra donc la société civile « Groupement pour l'Etude d'une Architecture Industrialisée » (GEAI), sise au 62 Boulevard Victor Hugo à Neuilly Sur Seine. Composée des architectes Lods, Depondt et Beauclair ainsi que de représentants des entreprises Saint-Gobain et Péchiney, le cabinet décida de s’allier aux groupements de l’Aluminium français ainsi qu’à « l’Office Technique pour L’Utilisation de L’Acier ».
À l’appui du GEAI, un cabinet d’architecture dédié, dirigé par les architectes Balladur, Lagneu et Weill est créé Rue Vernet, dans le 17ème arrondissement.
Le GEAI est bien plus qu’une entreprise commerciale, il s’agit d’un manifeste architectural qui vise à montrer la viabilité d’une technique de construction fondée sur le principe de l’assemblage d’éléments légers, pré-fabriqués, aisément transportables et modulables. Les chantiers sont alors sensé se réduisent à un assemblage à sec. C’est précisément sur ce dernier point qu’une jonction s’opèrera avec le monde industriel français.
Les gains offerts pour les différents acteurs au regard des risques financiers encourus sont patents. Saint-Gobain, au début de ces années 60, est dans une situation financière délicate, notamment du fait d’une concurrence renforcée sur le marché du verre. Son président-directeur général souhaite investir plus en avant le marché de la construction en proposant des solutions industrielles susceptibles d’attirer des investisseurs sur le marché de la re-construction de l’habitat.
Le groupe Pechiney souhaite lui s’ouvrir à l’international. L’acquisition de société d’aluminium ne suffisent pas à pénétrer le marché Nord-Américain qui est largement aux mains des entreprises d’aluminium canadiennes. Toujours en recherche d’innovation, elle souhaite proposer en Amérique des matériaux de constructions « clé-en-mains ». Ce continent qui privilégie traditionnellement la construction en acier n’a pas encore, à cette époque, intégré massivement l’aluminium dans ses cycles de production.
Les recherches réalisées par le GEAI s’articule autour de deux axes:
Industrialisation de la construction par la fabrication d’éléments du bâti uniquement sur une chaîne de montage, prise en compte du transport routier dans le calibrage des différents éléments et enfin, montage à sec sur site
Rendre l’architecture modulaire en prenant en compte la possibilité d’une évolution des contraintes architecturales, techniques et réglementaires. Adaptabilité au programme, prise en compte des nouvelles aspirations du bâtiment (étanchéité, isolation acoustique…)
Il est décidé, après quatre ans d’études, de mettre en pratique l’ensemble de ce cahier de charge par la construction d’un prototype à Aubervilliers (cet exercice vise également à affiner in situ les spécifications via des tests sur les éléments d’isolation acoustique et thermique, domaine peu mature à cette époque). Cet immeuble suscita de nombreuses réactions.
« (…) Brusquement, ce fut le contact avec une construction expérimentale, rutilante de glaces et d’acier inox poli. Un coup dans l’estomac et immédiatement l’envie d’entrer, de voir. (…) Cette véritable révolution aura des conséquences immenses. On peut prévoir des «dépositaires» dans tous les chefs-lieux d’arrondissements de France, avec une ou plusieurs équipes volantes de monteurs, avec un service d’entretien, comme pour les autos ...»
Albert Laprade, architecte in « sembler à la vie » (1967)
Le plan du prototype reste sommaire conformément à la méthode de travail édictée par Lods. Il est ouvert sur deux faces par des baies coulissantes sur toute la hauteur. Les deux autres faces sont pleines ce qui pouvaient laisser croire aux premiers abords que Lods avait décidé de juxtaposer ce modèle pour former une barre de logement. L’élaboration de cette « maquette » à l’échelle 1:1 a montré qu’un plot peut être ouvert sur les quatre faces et donc offrir une double orientaon des logements. Cette option qui participera à l’originalité du logement sera définitivement adopté pour les projets futurs.
Si les réactions des architectes sont plutôt positives, du moins pour la partie la plus progressiste de la profession, les industriels semblent bien plus inquiets sur la possibilité de rationaliser les différents éléments pré-fabriquées. Le coût des matériaux pose également souci (notamment par le recours à un type acier onéreux).
Ces éléments poseront problème ultérieurement. En attendant, à partir de ce proof of concept, les bases du « procédé GEAI » sont définitivement jetées.
À gauche: le prototype en cours de construction. À droite: le prototype en cours d’achèvement. Ci-dessous: l’immeuble tel que présenté à la presse en 1966.
CARACTERISTIQUES PRINCIPALES DU PROCÉDÉ
GEAI APPLIQUÉS AU PROTOTYPE D’AUBERVILLIERS
Le Ministre de l’Equipement Edgar Pisani décide de visiter le chantier d’Aubervilliers en 1966, Sa réaction enthousiaste apporte alors une visibilité inattendue sur le projet de Lods. Ainsi, ce prototype sera présenté à la presse le 7 novembre 1966, en présence de M. Olivier Guichard, délégué à l'Aménagement du Territoire.
La présence du futur Ministre de l'Industrie (entre 1967 et 1968) puis du Ministre du Plan et Aménagement du Territoire (de 1968 à 1969) n’est pas anodine. Il s’est très tôt saisi des possibilité offertes par l’industrie pour améliorer le taux de construction en France.
Bien que contesté depuis en tant que père des « grands ensembles » (ce qui est inexact factuellement), il eut pour projet d’offrir un habitat moderne, doté des derniers équipements afin de répondre à la demande démographique en pleine croissance et, corrélativement, aux aspirations de la nouvelle classe moyenne grande bénéficiaire de la croissance économique. En ce sens, il a essayé, dans la mesure du possible à arbitrer au mieux entre les problématiques de logement et d’habitation.
Il a montré sa préoccupation face aux choix qui ont présidé à la construction des ensembles de Sarcelles, de Rosey-sous-bois ou de Champigny-sur-Marne (aidé par une campagne de presse virulente orchestrée par « Le Figaro » et « France Soir »).
L’approche du GEAI a particulièrement séduit le gaulliste qui saisi immédiatement les possibilités économiques offertes par la construction de ces habitats. Le levier de l’optimisation des coût ne résiderait plus alors seulement dans la nécessité d’atteindre une masse de logement importante mais aussi par l’utilisation d’un procédé économique. Cela permettrait de répondre à ses inquiétudes liées aux conséquences sociologiques déjà produites par ces programmes massifs auxquels les différents gouvernements ont recours depuis la fin de la deuxième guerre mondiale.
En attendant le GEAI décide valider son projet par la réalisation d’un second prototype, cette fois-ci à Nyon.
UN SECOND PROTOTYPE
Ce second projet du GEAI consiste à réaliser un nouveau prototype susceptible de montrer q’il est possible d’améliorer les procédés de construction. Ainsi, des avancées sont réalisées au niveau des capacités d’assemblages: Les garde-corps sont par exemple désormais fixer sur les planchers avant d’être installés. Les panneaux d’aluminium sont maintenant installés depuis l’intérieur du bâtiment.
En limitant les interventions depuis l’extérieur et donc en permettant de se passer de la mise en place d’échafaudages, les coûts et délais de construction s’en trouvent réduits.
le choix est fait de fixer les garde-corps sur le plancher avant qu’il soit levé. De plus, les éléments aluminium de façade sont installés depuis l’intérieur. Ainsi il n’est plus nécessaire d’uutiliser un échafaudage après la pose des planchers : le temps et les coûts sont réduits. Ce prototype Nyon montre enfin qu’il est possible de réaliser des bâtiments mixtes en réorganisant rapidement le rez-de-chaussée en bureaux.
La couverture dans la presse de l’époque, ainsi que l’intérêt de M. Guichard, attire l’attention du Ministère de l’Équipement qui met le système GEAI à l’ordre du jour lors des réunions avec la Délégation à l'Aménagement du Territoire et à l'Action régionale. L’équipe du GEAI, par la voix de Marcel Lods, répètent en effet dans la presse qu’ils sont en capacité de produire rapidement une pré-série de logements capables d’offrir des « prestations d’un niveau bien supérieur à celles couramment offertes dans les constructions H.L.M » (issu de la brochure de présentation du prototype).
Les soutiens conjoints d’Edgar Pisani, d’Olivier Guichard, du Préfet de Seine-Marime et de du Maire de Rouen de l’époque Jean Lecanuet offrent la possibilité pour le GEAI de transformer l’essai et mettre en oeuvre une série de logements d’habitation.
Le prototype de Nyon. Le rez-de-chaussée est ici configuré en bureaux.
« À propos de Pisani : il m’avait posé trois conditions : trouver un promoteur, trouver un point d’impact où construire (c’était facile) et rentrer du premier coup dans les prix plafonds (ça l’était moins !). Mais comment résister à la tentaon de démontrer l’intérêt de ce type de fabrication ? Je demandai aussitôt un rendez-vous au Préfet de Seine-Marime à qui je déclarai que j’avais, en poche, un engagement du Ministre pour un programme de 500 logements. Il n’en revenait pas. Avec lui, les choses ne traînèrent pas. Il décrocha son téléphone. Cinq minutes après, j’avais un terrain et un promoteur »
Marcel LODS, Hervé LE BOTERF, « Le métier d’architecte », 1976.
En 1970, M. Reynolds remettra à M.LODS un chèque de 25 000$ en récompense du prix Reynolds dédié au projet de la Grand’Mare.